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Les résultats de vote viennent de tomber et c’est un raz-de-marée, une victoire incontestable, un triomphe inouï. Je sais ce que vous vous dites, dans ma chronique précédente j’affirmais, avec cette conviction vertueuse qui n’a trompé personne, que je me refusais de faire de la propagande pour mes convictions. Ben, oui… heu… tant pis ! Un jour on dit une chose et le lendemain une autre. C’est comme ça ! Accordez-moi, néanmoins, une grâce, c’est que j’ai attendu la fin du scrutin pour exprimer ma profonde satisfaction et d’exulter comme un gagnant du loto. Le peuple souverain s’est prononcé et le scrutin a dégagé une très confortable majorité pour un camp.
Je fais partie de ce camp depuis des années et, enfin, mes convictions sont reconnues par un pronunciamiento populaire ; ça me fait tout drôle de faire partie d’une majorité, la sensation manquait à mes expériences et ça fait (vachement) du bien ! Depuis ce résultat, que nous espérions mes ami(e)s et moi, la romanée-conti 1961 coule à flots, j’ai planté une pelle dans la benne de caviar parce que la louche n’y suffisait pas, nous faisons, en ce moment même, une fête à tout casser ; je prends cependant quelques instants pour rédiger ces quelques lignes, au risque de rater le concours de tee-shirt mouillés (mixte), faut-il que je tienne à votre estime ! Le débat qui a animé la campagne a été de haute tenue, les arguments échangés pour les candidats ont tous été d’une parfaite correction. Bien évidement notre compétitrice avait les indéniables, incontestables et évidents talents pour l’emporter, sa supériorité sur les autres ne faisait pas de doute ; il faut bien dire qu’ils étaient tous nuls sauf notre championne. Il y a bien eu quelques bas arguments orduriers évoqués par des partisans des autres camps qui, en désespoir de cause, n’ont pu qu’essayer de salir, de la plus infecte de façon, l’honneur et le maintien de celle qui est, maintenant, l’élue du peuple. Je veux faire allusion à l’incident tragique qui survint dans un lieu de pouvoir (je ne le nommerai pas, son nom m’est depuis insupportable) après lequel on a voulu faire circuler les pires rumeurs concernant la tempérance de la candidate, d’odieuses allégations qui ne méritent pas le début du commencement de l’ombre d’un haussement d’épaules tellement elles sont ridicules. C’est pourquoi j’intime l’ordre à ces salisseurs d’image qu’ils feraient mieux de fermer leur claque-merde !
Comment ? Que dites-vous ? J’en entends, ils m’interrogent : « Ô Maître des Bouviers, votre style amphigourique nous séduit et nous charme, la droiture et l’intransigeance qui vous animent lorsque vous maniez le langage nous arrachent des cris de bonheur extatique, nous manquons de peu tomber en pamoison, mais… de quoi parlez-vous donc ? Merde ! ». Oseriez-vous prétendre que vous n’avez pas compris que je voulais parler de çà :
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Le « MAG » (Mouvement d’Affirmation de jeunes Gais, lesbiennes, bi et trans) a organisé, à l’occasion de ses 25 ans d’existence, un concours où il fallait élire la chanson le plus gay de ces 25 dernières années. Et c’est celle-ci qui a été choisie avec une majorité (60 %) qui écrase toutes les autres puisqu’aucune ne dépasse les 10 %. La deuxième place est attribuée à Madonna et je dois dire que cela me remplit d’une sorte de jubilation perverse même si j’aime beaucoup Madonna mais pas autant, et de loin, que… Je n’arrive même pas à écrire son nom, j’aurais trop peur de le salir par mon indigne adoration.
Et ne faites pas la moue, je vous prie ! Je sais bien que certains vont hausser les yeux au ciel comme pour le prendre à témoin mais, d’abord, il n’y a rien là-haut sauf des nuages et, ensuite, ils ne peuvent comprendre, s’ils n’étaient pas nés à ce moment là, combien cette chanson là a eu de l’importance pour ceux d’entre-nous qui ont ce jourd’hui plus de 35 ans. C’est mon cas, hélas, et je me souviens avec acuité et précision du moment où je vis et entendis pour la première fois… heu… Elle. Je n’arrive décidément pas à écrire son nom parce qu’Elle a été, voilà 23 ans, l’objet d’une très intense et profonde émotion, peut-être la plus forte que je vécus jamais et que en parler serait découvrir complètement mes sentiments, se mettre à nu de cette façon m’est a peu près impossible. Je n’aimerais pas que vous vous moquiez, même si je vous faisais confiance pour que vous ne le fassiez point.
Elle avait 25 ans alors et moi 15 quand nous nous rencontrâmes, hélas un écran de télévision nous séparait, elle était l’invitée d’une émission de Michel Drucker. Je me revois parfaitement assis en tailleur devant le tube cathodique familial (même pas plat !) quand elle est apparue habillé comme un poulbot délicieux et c’était une fille foutrement bien foutue (aujourd’hui encore sa beauté m’étreint et provoque en moi tout un tas d’émotion que la décence m’interdit d’évoquer) qui disait qu’elle était un garçon. Comment vous décrire le coup au ventre que je reçus ce jour là ? Le coup de foudre ? Je crois bien que oui. Je me rappelle aussi avec précision que je me suis dit : « Merde ! C’est çà ! ». Quoi « çà » ? Mystère, mais c’était « çà ». Jusqu’alors la chanson m’intéressait assez peu : toujours les mêmes amours déçues et autres histoires à la vacuité décevante et niaise. Mais les paroles de cette chanson là éveillèrent en moi comme une évidence, l’évidence que l’on peut être une fille et vouloir faire comme un garçon, ou l’inverse, en matière de sexe. Ben, oui ! N’oubliez pas que j’avais 15 ans, à cet âge là un garçon pense au sexe, et à son univers mystérieux (première fois à presque 18 ans), à peu près toutes les 30 secondes. Le « çà » c’était qu’il y avait comme une insatisfaction d’avoir des fantasmes hétérosexuels, uniquement hétérosexuels, et qu’une autre façon de voir les choses était possible. Et que, probablement, ce serait tout aussi agréable. Vous vous doutez bien que j’approfondis le sujet ensuite, d’abord en achetant le disque (oui, oui, un disque en vinyle qui a bien vite crachoté parce qu’usé jusqu’à la corde à force de passer en boucle sur ma platine) et en m’intéressant ensuite à la plastique (dénudée) des garçons sur papier glacé. Pas si simple d’ailleurs, rappelez-vous que l’homosexualité n’était dépénalisée que depuis 5 ans et que, si les « magazines de charme », où des filles toutes nues posaient, m’étaient accessibles au prix de manœuvres tortueuses, il n’en était pas de même pour leurs homologues où l’on trouvait des garçons tout nus. D’ailleurs, c’est bien simple, il n’y en avait pas. Pas autant, en tout cas si peu et dans des endroits où le risque était réel de mal tomber : je me souviens d’un kiosquier qui me demanda avec beaucoup, beaucoup, beaucoup d’insistance ce qui m’attirait dans les revues que j’examinais avec attention. Il avait envie de me sauter, oui, ce vieux cochon ! Rétrospectivement je ne lui en veux pas trop, il devait vivre dans une misère sexuelle qui le contraignait à ces extrémités.
Bref, grâce à Elle, je ne suis jamais passé par l’épreuve, assez pénible, du choix imposé d’une orientation précise. Précise dans le sens de l’exclusivité sexuelle hétéro ou homo. Par une sorte de raisonnement alchimique un peu bancal, j’ai très vite considéré que si une fille pouvait affirmer être un garçon, j’aurais mauvaise grâce à m’inquiéter de désirer coucher avec les filles et les garçons. Ma capacité de mépriser ceux qui me jugeaient négativement et les livres (toutes les réponses sont dans les livres, il suffit de bien chercher) ont fait le reste.
Une bonne dose de naïveté aussi, sans doute. J’ai toujours eu beaucoup de mal, je continue d’avoir beaucoup de mal, à comprendre que l’on puisse faire grief à quelqu’un de ce qu’il est. Après tout, la meilleure réponse à la question : « Pourquoi suis-je comme çà ? » est, bien sûr : « Parce que ! ». Ensuite on passe à autre chose : « Parce que c’est sympa », « Parce que c’est excitant », « Parce que j’aime ça », et tout un tas d’autres bonnes raisons ou, même, sans tout un tas de bonnes raisons. Même la satisfaction d’être particulier est légitime, même l’intense jubilation de faire chier son monde est légitime (« Je suis bi, ça vous fait braire ? Moi ça me fait marrer que ça vous fasse braire ! »), il y a même une certaine grandeur à être détesté de certains hétéros ou homos. Dit autrement, je n’ai jamais compris, par exemple, ceux qui n’acceptaient pas leur physique ou une partie de leur physique. Je sais bien que cela peut être la source d’une très grande souffrance et d’affections pathologiques sévères comme la boulimie ou l’anorexie, mais nous n’avons qu’un seul corps. Si je n’aimais pas mes mains (c’est vrai, je ne les aime pas beaucoup) je ne pourrais, quand même pas, me résoudre de m’en séparer de bon cœur. C’est la même chose concernant la sexualité, elle est ce qu’elle est, il faut chercher à en tirer le meilleur (joyeux) parti. Et, que je vous dise les choses franchement, je n’ai jamais vraiment gouté l’expression : « Il faut l’accepter. ». Il y a dans cette phrase comme une sorte de fatalisme, de résignation à être ce que l’on est qui me déplait un peu, comme un boulet au pied dont on aurait perdu la clef. On pourrait imaginer une autre façon de dire : « J’ai compris que je suis bi… », « J’admets que je suis bi… ». Non ?
À 15-16 ans j’ai compris que j’étais bi… bon !… ok !… ensuite je suis passé à autre chose. Enfin, j’aurai dû pouvoir passer à autre chose : devenir un garçon délicieux et élégant, attentif aux autres, furieusement intelligent et cultivé, utiliser l’imparfait du subjonctif avec une maestria qui fait pleurer le quai Conti de bonheur. Bon, c’est réussi, je suis heureux de constater que vous êtes d’accord, mais…
Mais, si je prends mon pied comme je l’entends, il fallait bien faire comprendre que cela n’a rien d’extraordinaire, ni de répréhensible, que le simple et légitime désir de tous ceux qui sont homos, bi, trans, est de bénéficier d’une paix royale dans leur vie et de pouvoir exercer les mêmes droits que n’importe qui. Pas des droits spécifiques, particuliers ou adaptés. Les mêmes.
Faire comprendre que ma bisexualité n’est pas mon identité, ma personnalité, ce n’est pas moi, mais que le « déficit social» de fait qui s’attache à cette aspect de ma personne m’oblige de le revendiquer pour mieux le faire oublier quand ce déficit sera comblé. Optimiste, hein ?
Dans mon histoire, dans la compréhension de ma bisexualité, est-ce que j’ai eu de la chance ? Oui.
Oui, parce que, précisément au moment où la question se posait, j’ai eu une réponse satisfaisante, bancale, illogique, tronquée, idiote, incomplète, superficielle, infondée, inconséquente, futile, irréfléchie et tout les adjectifs que vous voudrez mais satisfaisante.
Parce j’étais tombé amoureux d’une fille un peu spéciale qui passait à la télé et dont je continue d’être follement amoureux.
Bi… en à vous.
Le Maître des Bouviers
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